samedi 12 octobre 2013

In the mood for war

J'écris lorsque ça va mal. J'écris lorsque j'ai peur. Pas pour moi, peur pour les autres. J'écris pour chasser ma peur. Comme une thérapie.

Je raconte à qui veut l'entendre que je suis optimiste. Et pourtant.

Et pourtant, il y a quelques mois, je marchais dans la réserve des Cèdres. Les chasseurs Syriens la survolait, comme un mauvais présage. La veille, deux avions Israeliens volaient très haut dans le ciel de Beyrouth.

A Tripoli, une armée de casques bleus a peur de s'interposer entre des belligérants à la mémoire courte, comme si la grande muette était encore la seule à se souvenir.

A Saida, un barbu sorti de nulle part avait arrangué des foules et veut en découdre avec son alter ego. D'autres barbus font de la résistance hors de nos frontières pour défendre un dictateur zozotant.

Des centaines de milliers de réfugiés Syriens s'ajoutent aux centaines de milliers de réfugiés Palestiniens parkés dans des camps depuis décennies. Et l'hiver approchant n'arrangera rien de plus.

Les députés restent à la hauteur de leur ridicule réputation. Les zaïms excèlent dans le clientélisme et la médiocrité.

Le patrimoine disparait. La société se délite. Le fric, le fric, le fric. Les communautarismes sont exacerbés.

Dis-moi ce que tu as, je te dirai qui tu es.

A l'aéroport, des jeunes partent. Dégoutés. Un aller-simple à la main. Peu souhaitent revenir.

Plus que jamais, le pays est amnésique. La toxique absurdité est généralisée, dans les propos, les projets politiques, les comportements sociaux.

Plus que jamais, un bus pourrait en cacher un autre.

Cela est peut-être facile de l'exprimer dans son confort parisien où les difficultés quotidiennes paraissent n'être que broutilles à côté des difficultés locales et régionales. De dire aux autres de rester et de ne pas repartir soi-même.

Et pourtant il y a toujours de l'espoir, inexplicable. Une foi.

Une espérance.

samedi 20 octobre 2012

Habemus Bordelum


Ceci n’est pas un blog politique.

L’homme en blanc avance lentement mais sûrement. Plus rapidement en tous cas que son prédécesseur. Une haie d’honneur de la garde républicaine en costume d’apparat borde le tapis rouge dans le couloir menant  à la salle des fêtes de Baabda.

Les journalistes sont un peu l’écart mais couvrent bien l’évènement pendant la trêve politique. Ils se tiennent derrière un cordon, rouge lui aussi.

Peu importe la chaîne de télévision sur laquelle un foyer est branché, elles retransmettent toutes cette visite officielle. Seul l’angle de la caméra diffère d’une chaîne à l’autre.

« Votre Sainteté ! Bénissez les médias ! » Crie en français à l’homme en blanc une journaliste couvrant l’évènement en direct du palais présidentiel. Celui-ci s’arrête ainsi que son hôte à sa droite. Les autres journalistes en direct du studio rient de l’audace de leur consoeur.

Le Pape s’arrête. Il marmonne quelque chose, une prière sans doute – je me demande encore laquelle – et bénit donc nos chers journalistes.

Oh ! Oui, très Saint Père, bénissez nos chers médias libanais !

Bénissez ces médias télévisés, promoteurs d’une régression culturelle ; cette télévision qui abrutit nos enfants, matraque la ménagère de moins de cinquante ans de publicités tous les quarts d’heure. 

Bénissez ces médias sur lesquels du matin au soir, à l’écran comme sur les ondes, des talk-shows politiques sans contradicteurs se succèdent à la place de débats et au détriment d’un journalisme objectif et libre.  

Bénissez les sites Internet d’actualité libanaise autorisant les internautes dans des forums à déverser leur fiel et se livrer à des insultes par avatars interposés sans aucun contrôle.

Bénissez les journalistes dont une majorité se cache derrière la liberté de la presse sans être libres.

Bénissez les médias en quête de scoops invérifiés ou provocants, souvent à côté de la plaque ou de l’information.

Bénissez ces médias qui encouragent les dissensions communautaires au nom de la liberté d’expression.

Bénissez les journaux télévisés qui à l’heure de la Grande Messe locale de 20 heures débutent leur édition par un message politique au lieu d’une analyse.

Bénissez ces médias, porte-voix des différents courants politiques qui mènent une politique du gouffre.

Bénissez les médias qui véhiculent « la petite phrase ».

Bénissez ces médias qui relayent les messages souvent haineux dans un pays que l’on se vante de surnommer le « Pays-Message ».

J’ai cru vomir. J’en avais la nausée.

Hier, Achrafieh était frappée d’un attentat. Chacun y va de sa petite opinion.

Faut-il avoir peur d’attentats ou de leurs conséquences ? Qui portera la responsabilité de leurs conséquences ?

Nous avons longtemps dansé sur un volcan. Trop longtemps. S’apprête-t-il à exploser ?

Seul Dieu le sait.

Et le Pape ?

mercredi 15 février 2012

Marc de café

Je me préparais à faire ma tournée familiale. Un petit coup de téléphone afin de m’assurer que mes proches sont bien chez eux.


J’appelle ma tante :
- « Je peux passer ? »
- « Ahla w Sahla ! »

J’enfilais ma veste marron et sortait. Le trajet qui me sépare de la maison familiale paternelle est court mais rempli de souvenirs. Quelques minutes de marche me rappellent des années d’enfance. Elles me reviennent à chacun de mes pas me rapprochant de la vieille bâtisse jaune ocre. Je marche au milieu de la rue, les trottoirs étant trop étroits ou inexistants.

J’emprunte la rue de la Gare ; un nom de rue sans doute connu de personne, mais m’ayant toujours rappelé le pictogramme des trains sur les plateaux de jeu de société « Monopoly ». C’est sans doute pour cela que je m’en souviens encore en passant devant la plaque de rue bleue abîmée par le temps et les flammes.

Peu d’immeubles ont poussé dans ce quartier en raison d’un projet d’autoroute vieux de plus de cinquante ans qui tarde à se réaliser… Parfois, le rythme oriental est salutaire. Je croise marchands ambulants et vendeurs de fruits et légumes sur le chemin et autres artisans. Les cris d’enfants se font entendre depuis le Jardin de Jésuites tout proche, un des derniers poumons verts de la ville.

J’arrive au carrefour de l’Hôpital Orthodoxe. Des panneaux indiquent que le sens de la circulation des voitures aurait changé depuis quelques mois ; les automobilistes préfèrent cependant s’en tenir à leurs habitudes acquises depuis des années. Je m’engage dans la rue Asseily où quelques papis parlant arménien jouent au tric-trac sur les marches de leur paroisse du quartier.

Je suis déjà arrivé. Mon oncle et ma tante étaient sur le balcon et attendaient que j’apparaisse au coin de l’immeuble. D’autres voisins de la rue étroite semblent me reconnaître malgré les années, ma barbe et leurs cheveux grisonnants. Ils me sourient et me souhaitent la bienvenue tout en m’invitant à boire le café. Je les remercie ; une autre tasse de café m’attend sûrement déjà.

- « Smallah ! Tu as encore grandi, me disent mon oncle et ma tante en m’embrassant sous le portrait peint de mon arrière arrière-grand-père, dont mon père semble avoir perpétué la moustache.

Ici à part la télévision ou le climatiseur, rien ne semble avoir changé ou bougé depuis mon enfance : ni les meubles ou les tapis ; ni les ouvrages ou photographies ; ni le parfum du jasmin sur le balcon, ni la curiosité des voisins ; ni la pile de vieux numéros de la Revue du Liban dont le papier jauni relatait les actualités passées d’une guerre dont on ne veut plus se souvenir. Ambiance design rétro et pourtant ils ne sont pas bobos. Les plafonds sont toujours aussi hauts, le téléphone a toujours son cadran rotatif.

Et le café – turc ou libanais – est toujours à la cardamome.

Nous rattrapons un peu du temps.

- « Tu prends le café comment ? Sucré n’est-ce pas ? Comme toujours ! »

Ma tante s’éclipse au milieu d’une discussion politique et fait des allers-retours entre la cuisine et la salle de séjour aux plafonds hauts.

Elle apporte enfin les cafés. Je porte la petite tasse à mes lèvres. J’aime le son d’une tasse de café reposée sur sa coupelle. Et la discussion se poursuit autour de la situation locale ou régionale, comme d’habitude, des projets de vacances, de la situation en France, du travail ; tout en alternant libanais et français chantonnant, presque musical; tout en dégustant le café.

Dernière gorgée. Je retourne délicatement la tasse sur la soucoupe afin de laisser le marc de café s’y égoutter et imprimer des formes qui seront interprétées par ma tante. Elle s’assoit silencieusement à côté de moi pour en étudier les traces et leurs contours, laissées sur les bords et le fonds de la tasse, sur ses parois intérieures ou extérieures.
"فنجان حلو...سمالله...الطريق مفتوح وأبيض...في عصفور فوق راسك وولد صغير عام بيطفرج عليك..."
De son petit doigt, elle me les montre. Mon oncle se rapproche également. « Regarde, tu les vois ? »

Elle hoche de temps à autre la tête ou fronce des sourcils.

"في سفرة كبيره وطويلة... رايح شي محال؟ في حداً أو شي ناطرك... واحد أو أوحده عام بطلع عليك... زعلان من شي بس مش عارف من شو ... زعلان من شي؟"
Ma tante me rend de nouveau la tasse afin d’y laisser au fonds l’empreinte de mon pouce ou de mon index. Je laisse une belle trace blanche et ronde. Elle esquisse un sourire.

Je suce mon doigt emprunt du goût du café et de cardamome, les yeux clos.

Mon vœu sera peut-être exaucé.

Un vœu d’enfant.

dimanche 25 décembre 2011

Arcadia


Ou serait-ce le Death Shadow...

mercredi 30 novembre 2011

Vu en vrac hors-saison

Du hublot de l'avion, l'île de Chypre avait toujours la même forme, celle d'un char d'assaut. Un nuage brunâtre enveloppait la ville à l'approche de la piste d'atterrissage, puis un beau ciel bleu au-dessus de la ville pendant ce séjour de quelques jours. Des militaires en arme et uniforme bleu, kaki, beige ou gris étaient à l'ombre d'oliviers plantés dans le parking de l'aéroport.

La vieille route de l'aéroport est toujours au milieu d'un Little Téhéran. Il y avait trop de voitures, de grues et de tours en construction; trop de drapeaux noirs et jaunes et des portraits d'hommes barbus sur des ponts à proximité du ring; plus assez de portraits de Samir Kassir sur les murs jaunes ocre de la ville. Le nouveau clocher en cours de construction de la cathédrale Saint-Georges veut rivaliser en hauteur avec le minaret de la mosquée voisine. Un vieil homme m'a tendu la main place Sassine pour l'aider à descendre quelques marches. Il ne m'a pas parlé, simplement regardé, tendu la main et nous nous étions compris.

En voyant la cour de récréation du Grand Lycée Franco-libanais, j'ai pensé que mes enfants pourraient y être scolarisés avec leurs cousins. Quel foutoir la sortie des écoles, mais quel sacré moment...

J'ai vu beaucoup de belles voitures, beaucoup d'épaves roulantes et de motocyclistes sans casques. Les feux de signalisation clignotent souvent à l'orange, les taxi-service ne sont plus forcément des vieilles Mercedes.
Beaucoup de femmes, les unes belles à la plastique naturelle, et les autres à la symétrie douteuse. Dans le lobby de l'Hôtel Phoenicia, des Golfiotes étaient accompagnés de prostitués. Peu de jeunes gens et beaucoup de personnes âgées. Au mariage auquel j'ai assisté, j'ai vu des femmes voilées et j'étais content de partager un repas avec elles. En rentrant ce cette fête, je remarquais qu'un nouveau parking avait remplacé une ancienne demeure de Tabaris. D'autres résistent encore, avec leurs persiennes vertes, bleues ou oranges.

Chaque matin, je remarquais que le nombre de pages de L'Orient-Le Jour diminuait; je ne vois plus la Revue du Liban dans les kiosques à journaux. J'en lisais toujours les blagues et les caricatures pas drôles de l'avant-dernière page. La énième tasse de Nescafé de Mam à moitié remplie refroidissait pour la énième fois. Pap est sur le balcon dans les nuages ou dans les nuages sur le balcon, je ne sais pas trop. Wardeh veut me faire petit-déjeûner, bruncher, déjeûner, souper et diner dès le réveil. Les téléviseurs sont constamment allumés, dans tous les foyers auxquels j'ai rendu visite.

Il y a toujours autant de Ferns à Achrafieh donnant ces goût et parfum de thym à la ville, mais le Fern Azar de la Rue Saint Louis a fermé boutique. Monsieur Azar, avec sa barbe grisonnante, ses images pieuses scotchées à sa caisse et son marcel, m'accueillait toujours avec un grand sourire et son français irréprochable.

J'ai vu que l'on portait des manteaux et des écharpes sans trop en comprendre la raison. J'ai vu que le temps passait trop vite quelle que soit la saison. J'ai vu une mer d'huile et une montagne en neige. J'ai vu le papier peint orange et la table design en formica de la cuisine chez ma grand-mère ; des bougies toujours à portée de main chez mon oncle et ma tante. J'ai vu mes neveux en espérant qu'ils ne m'oublient pas entre deux séjours.

J'ai vu un graffiti sur les berges du fleuve de la ville le jour de mon départ: Byerouth.

En partant de Roissy-CDG, dans le taxi me ramenant dans mon quartier de Paname, j'ai vu le cèdre bicentenaire adossé aux rails du RER B.


Et tout m'est revenu en vrac.

samedi 12 novembre 2011

Hors-saison

Sur le vieux continent, nous nous enfonçons dans l'automne. Les journées se refroidissent de jour en jour, les rues sont moins animées au gré de la couleur du ciel au dessus de la ville, et nous avons tous - amis, familles et inconnus - ressortis manteaux et écharpes aux couleurs sombres.


Je suis impatient et heureux de me rendre à Beyrouth dans quelques jours pour le mariage d'un couple d'amis proches. Je m'y rends donc "hors-saison"; de plus en plus. Cette expression est devenue presque courante au Liban ou au sein de la diaspora, traduisant une exception à la règle selon laquelle les Libanais doivent se déplacer en troupeau au même endroit, au même moment. J'aime les exceptions.


Cela fait maintenant plus de dix ans que Paris m'a adopté. Mais à chacun de mes déplacements, au Liban ou ailleurs, professionnels ou personnels, quels que soient la saison, l'heure ou le taxi qui m'emmène à Roissy-Charles de Gaulle, nous passerons devant un Cèdre du Liban presque bicentenaire, coincé entre l'autoroute A1 et les rails de la ligne B du RER. Comme un rappel.


Je me rends donc au Liban et j'appréhende. Comme à chaque fois. Serai-je en décalage? Rassuré de voir ce(ux) qui reste(nt) ou attristé par ce qui arrive ou pourrait arriver? Indigné ou résigné?


Je resterai quatre jours seulement. C'est trop court, mais suffisant pour prévoir une longue promenade, et voir.


A mon retour, dans le taxi qui me ramènera chez moi, je me demanderai encore, à l'instant où nous passerons devant le Cèdre, "Qu'as-tu vu?".

lundi 31 octobre 2011

Digression - I

Moi: "Sans foi, ni loi."
Elle: "Trop de foi, pas assez de lois."
Lui: "Trop de foi tue la loi."

samedi 22 octobre 2011

Mascotte

Je ne lis plus les journaux libanais.


Perte de temps. Enervement assuré. Subjectivité. Médiocrité.
Un jour au travail, lassé de mes lectures professionnelles inintéressantes, je m'accordais une pause de quelques minutes sur la toile.


Hormis grâce à mes appels téléphoniques passés à mes parents ou mon frère, je ne m'informais guère plus de la situation au pays. Aussi, décidais-je de consulter le site de L'Orient-Le Jour, sa section Vidéo.

J'en choisissais une qui soit suffisamment courte pour ne pas être interrompu (comprendre attrapé) par ma chef. Scène de la vie quotidienne à Beyrouth: un geyser à Achrafieh.

"Mais...mais... c'est ma rue!?"

Le reportage montrait qu'un tuyau aurait explosé et laissait fuir des trombes d'eau, inondant les balcons aux alentours, aspergeant voitures et passants depuis plusieurs jours déjà sans que la municipalité n'intervienne.

Consternant? Plus vraiment. Plutôt amusant.

Je cherchais mais ne trouvais pas mes parents dans ce reportage. J'imagine déjà Pap parler de ce problème à son ami, le moukhtar du quartier. J'apercevais le pompiste égyptien qui m'accueille avec un grand sourire à chacune de mes visites. L'enseigne de la pâtisserie Mascotte est toujours au-dessus d'un rideau de fer abaissé, signe que le commerce aurait finalement mis la clef sous la porte. Le vendeur de fruits et légumes est plus bas dans la rue mais semble protèger ses produits. Il a l'air de faire beau. On entend toujours autant les klaxons.

J'envoyais un message à ma mère: "Chou? Il parait que ce sont les chutes du Niagara rue Saint-Louis?".

J'étais content de revoir ma rue et mon quartier, malgré tous les désagréments causés par ce dégât aux habitants du quartier et que je déplorais bien entendu.

"Lorsque Bamako se donne des airs de Paris" pensais-je en consultant le prix du voyage pour Beyrouth, avant de me remettre au travail...

lundi 31 mai 2010

Les 7 erreurs


Epilogue II







Meshwar

Je suis enfin de retour à Beyrouth, ce qui n’est pas étranger à mon inspiration du moment. Même si mon absence n’a pas été longue, je veux me réapproprier ma ville en ce délicieux mois de Mai.

Mai est mon mois préféré au Liban.

Je chausse mes Convers pour aller explorer des rues et des impasses devant lesquelles je suis toujours passé sans parfois m’y aventurer. J’essuie mes lunettes, éteins ma cigarette et tends l’oreille.

C’est un peu la saison des tapis, en ce mois de Mai. Ils sont accrochés sur les balcons et attendent d’être tapés à l’aide d’une typique raquette en osier. « Dans le temps », la municipalité n’autorisait de les taper qu’entre huit heures du matin et Midi. En effet, avant huit heures les habitants dormaient encore, et à Midi les écoliers étaient de retour et leurs parents faisaient la sieste.

Il existe encore quelques jardins dans Beyrouth, tel le Jardin des Jésuites, où les enfants revenus des écoles peuvent se défouler et jouer dans le sable, plus souvent surveillés par des gouvernantes Sri-lankaises que par leurs mamans. La circulation automobile autour du jardin se fait plus calme, loin des klaxons et sirènes de l’avenue Charles Malek.

Toutefois, il n’est pas improbable au hasard des ruelles de découvrir des jardins privés où cyprès et bougainvilliers résistent encore au béton. Plantes et fleurs s’invitent chez les voisins, grimpant les murs décrépis et parfumant l’air d’une odeur de jasmin.

Je me hasarde dans une de ces ruelles où une résidente d’un certain âge assise au balcon de son étage donne sa liste de courses à un marchand de légumes itinérant. Il transporte sa marchandise dans une mythique Hippie-van Volkswagen. Elle cuisinera sans doute une loubieh-bil-zeyt[1] à déjeuner.

La ruelle est très certainement « à caractère traditionnel », mais aucun écriteau ne l’indique. Les maisons de couleur jaune ocre ou blanche se succèdent, entre bougainvilliers et jasmins. Celles-ci datent de l’époque du Mandat, celles-là datent plutôt de l’Indépendance. Elles sont tantôt habitées, tantôt abandonnées au regard des vitres brisées et des lourdes chaines cadenassant les portes de fer forgé. J’espère que leurs persiennes se rouvriront un jour.

Je reste absorbé devant la porte de l’une d’elle. Quand leurs propriétaires sont-ils partis ? Que sont-ils devenus ? Dans quel pays, ou sur quel continent ont-ils refait leur vie s’ils sont encore de ce monde ?

Quand une odeur de café m’arrache à mes pensées… « Tfaddal !»[2]. Une dame m’invite à boire un café avec elle. Je la remercie poliment et poursuit mon chemin au bout duquel un escalier étroit me ramène vers une rue plus animée.

Ferns et pâtisseries dégagent des odeurs de thym, de pains frais et de gâteaux gigantesques. Je reconnais le trictrac des dés roulant sur un tablier de bois, autour desquelles joueurs et commerçants spectateurs du quartier discutent des dernières élections locales. Certains n’ont pas encore réussi à se débarrasser de l’encre violette marquent leur pouce, signe du devoir communautaro-républicain accompli.

Du haut des escaliers Geara, je contemple une partie de la ville ainsi que son port. En descendant ces Daraj[3], je m’attarde devant un chantier et observe le mouvement des pelleteuses mécaniques venant froidement à bout de ce qui était une demeure à trois arcades. Une vieille habitante de Geitawi les remonte et, arrivée à mon niveau, m’interpelle :

اولك بهدوا هل بناية؟[4]

. انشالله لا بس اكيد بهدوها شي يوم[5]

L’habitante m’explique qu’un investisseur golfiote aurait racheté ce terrain par le biais d’un acheteur écran libanais. Vérité ou rumeur ? Je boue de l’intérieur.

« C’est le cas des trois-quarts d’Achrafieh ! شو فينا نعمل [6] ! Les gens s’appauvrissent… ils n’ont d’autre choix que de vendre… » me dit-elle.

Mes préoccupations de bourgeois ‘Frenchy coucou’ ne sont effectivement pas celles du Beyrouthin ordinaire, lequel n’a plus les moyens de se soigner, d’éduquer ou parfois nourrir ses enfants et qui vit dans un palais qu’il ne peut plus entretenir.

« Il faudra bruler un jour ses politiciens ! » me dit l’habitante au pouce violet pour conclure notre bref échange. Sans doute. J’allumerais volontiers le premier la mèche.

Je finis par m’éloigner du chantier et me demandant comment cette pelleteuse avait-elle pu y accéder.

Les escaliers me mènent à la rue du Fleuve, prolongement de la rue Gouraud de Gemmayzeh.

Les commerçants et artisans du quartier s’affairent : ébénistes travaillant le bois, couturiers rapiéçant de vieux vêtements, merceries vendant des boutons, maraîchers soignant leurs étalages, coiffeurs rasant les papis du quartier, quincaillers vendant je ne sais quoi. Ils prennent une pause à l’ombre d’un ficus ou d’un murier. Une grande ardoise adossée contre un mur sur laquelle une écriture d’enfant a décliné au masculin, féminin et pluriel des noms d’animaux me laisse penser que la francophonie n’est pas encore morte au Liban.

Je veux retrouver la Brasserie du Levant qui appartenait au Grand-père de mon ami d’enfance. Elle doit être prochainement démolie. L’immeuble date des années 30, en face duquel je découvre qu’une loge maçonnique a élu domicile. Il y a quelques entrepôts et usines désaffectés aux alentours, signes d’une prospérité passée, livrés aux chats du quartier. Je me rêve en maire rachetant ces bâtisses afin de les transformer en théâtres, bibliothèques, musées ou cinémas…

La gare ferroviaire, proche du lieu d’inhumation de mes grands-parents paternels, est à quelques pas mais le gardien des lieux ne me laissera pas la visiter sans autorisation d’une sorte de… chef de gare ! Je distingue toutefois la cheminée de la locomotive entre les platanes du jardin de la gare.

Il n’est pas vrai qu’une promenade à Beyrouth soit une épreuve physique, les trottoirs inexistants n’ont jamais empêché de marcher. Il ne faut pas avoir peur d’affronter les émotions d’une promenade dans les rues, les escaliers et les impasses de Beyrouth. On y est pris d’un sentiment inexplicable de nostalgie pour un passé parfois méconnu.

Chaque chantier dans Beyrouth, chaque putain de tour d’ivoire qui se construit est une nouvelle blessure qu’on inflige à la ville et à ses habitants. Les gros entrepreneurs sont devenus nos nouveaux snipers. Une tristesse m’envahit lorsque, planté comme un idiot devant une maison en ruine que l’on achève, je crois être le seul témoin de l’absurde. Avoir le sentiment d’être le seul à s’insurger.

On dit que Beyrouth est mille fois morte, mille fois revécue.

Mais jusqu'à quand Beyrouth restera-t-elle Beyrouth?




[1] Plat de haricots cuisinés à l’huile

[2] Bienvenue

[3] Escaliers

[4] A ton avis, vont-ils démolir cet immeuble?

[5] Je ne l’espère pas, mais il est certain qu’ils le feront un jour

[6] Que pouvons-nous faire ?

lundi 10 mai 2010

Nos agates

- Je peux être les Américains cette fois? demande-je à mon grand frère.

- Non ! Lorsqu’on joue ensemble, je prends les Américains, et toi les Allemands.

- Pfff… d’accord, mais j’aurai droit à plus de billes alors. Ma requête reste sans réponse.

Débordante imagination chaque vendredi matin : les billes servaient à imiter obus et bombes. Après ne pas nous être mis d’accord, nous déversâmes le contenu de trois grandes boîtes de plastic sur la moquette bleue de notre chambre et commencions à faire le tri parmi soldats allemands de couleur grise et soldats américains de couleur verte. Parfois, j’espérai que notre moquette soit verte, afin de représenter au mieux les campagnes d’Europe, ou jaune afin d’imiter les contrées désertiques d’Afrique du Nord… mais cela n’aurait pas été du goût de ma mère.

Les couvertures assez épaisses de nos lits servaient à faire des montagnes et autres grottes où des soldats de la Wehrmacht tendraient un piège aux Marines de mon frère ayant débarqués en Normandie. Nos tables de nuit servaient de bunker et nos bandes dessinées de tentes. Ma tactique nulle était inspirée du cinéma de guerre américain dont mon père était friand, Anzio, Dirty Dozen ou Les Canons de Navarone.

Nos chars et fantassins avaient des tailles disproportionnées. Nous préparions avec beaucoup de soin nos camps respectifs, voués à être « billés » par notre lot d’agates.

La partie commence. J’ai l’impression, comme a chaque fois, que mon frère a deux fois plus de billes que moi et d'être foudroyé par une force mécanique supérieure... Mes soldats tombent un à un et je commence à m’énerver. Chacune de nos parties se solderait de toute façon par une dispute à propos duquel de l’un ou de l’autre l’avait remporté, celui ayant perdu la partie devant ranger la chambre… ou le plus jeune, ce qui n’était pas prêt de changer.

Je me consolais en pensant que finalement les gentils de l'epoque avaient gagné et que le nouvel ordre qui s’installerait sur notre chambre ouvrirait une période de paix et de prospérité… jusqu'à la prochaine partie de ce genre.

dimanche 13 décembre 2009

(re) venir

Je ne suis jamais parti du Liban. Je n'ai jamais pu le quitter car je n'y ai jamais vécu.
Il serait donc illogique de parler de retour; et pourtant, ce terme est tellement ancré dans notre vocabulaire.
"Alors? Quand reviendras-tu ?"
Cette question est la plus difficile que l'on ne m'ait jamais posée. Pire qu'un sujet à la con de philo. Elle m'est posée chaque année. Plusieurs fois. Chaque Noël et chaque été. Que cela soit sur un balcon d'Achrafieh à griller des clopes avec mon frère; ou en voiture à Paris avec un ami.
Putain... s'il vous plait... arrêtez de me la poser.
Je vis une sorte de schizophrénie constante et géographique. Je ne sais parfois plus si j'aime ce pays pour ce qu'il a été ou pour ce qu'il pourrait encore demeurer ou devenir. Pour des souvenirs et des odeurs. Ou des couleurs. Un Beyrouth 70's ou 80's qui dura jusqu'aux années 2000.
Je voudrais y vivre au moins quatre saisons. Pour voir.
Je souhaite secrètement qu'il me ressemble un petit peu...
Mais chuut... il ne faut pas le dire.

Nous ne sommes plus derniers




dimanche 1 novembre 2009

mercredi 21 octobre 2009

Chronique de guerre

17 Janvier 1991.

Je me réveille à l’aube dans la chambre d’un hôtel du 9eme arrondissement de Paris.

Dehors, il fait froid et Paris peine à s’éveiller. Ma Mère, une droguée des nouvelles, a décidé de me faire découvrir CNN, une chaine américaine d’information en continue dès le réveil. Encore méconnue du grand public, cette chaine sera la révélation de cette guerre des temps modernes.

A l’écran, les « journalistes – héros » de CNN filment le ciel de Bagdad à l’aide d’une camera infrarouge. Bagdad a bizarrement un ciel tout vert. Des balles de la DCA Irakienne laissent des traces dans le ciel tandis que des déflagrations l’illuminent. Les furtifs de l’U.S. Air Force sont entrés en action.

Pause. Rewind.

Deux semaines auparavant, les chancelleries occidentales avaient décidé d’évacuer leurs ressortissants des pays du Golfe. Les familles ont le choix entre partir ou rester. Quoi qu’il arrive, la priorité est aux femmes et aux enfants. Les Palestiniens n’ont en revanche pas le choix et payeront le prix du soutien d’Arafat à Saddam qui balance des scuds sur Israël. Ils seront expulsés manu badaoui par les autorités locales faisant fi de l’hypocrite solidarité Arabe.

Nous ferons partie de la dernière vague des rapatriés aux frais de la République et de la princesse, laissant mon Père derrière. Avant notre départ, nous avons orné toutes les vitres et fenêtres de la maison de ruban adhésif… l’arme secrète mise à disposition par le bouiboui du coin pour se protéger contre d’éventuelles attaques chimiques. Des caisses de bouteilles d’eau ainsi que de nombreuses conserves ont été stockées dans une des pièces de l’appartement.

Mon école se vide un peu plus tous les jours de ses élèves. Ma Mère est venue me chercher en plein milieu du cours de mon instituteur de C.M.1. Je crois que j’ai pleuré.

Pendant ce temps, les G.I.s prenaient possession des hôtels de la ville. C’est le calme avant Desert Storm… le nouveau nom originalement débile de l’opération militaire dont seuls les Américains ont le secret. Ils sont en vacances, draguent les jeunes collégiennes qui se baignent le week-end à la plage et cherchent à échanger leurs rations dégueulasses avec celles des paras français.

Je ne comprenais pas pourquoi on partait. En réalité, tout allait bien.

Changement de décor et de température. La France est prise de panique et ses supermarchés pris d’assaut comme si les Irakiens avaient contourné la ligne Maginot. Putain… si nous avions su, nous serions restés là-bas !

Je suis inscrit au Lycée Molière « par précaution » dans le cas où le conflit s’éterniserait et le Moyen-Orient serait atomisé.

Nous avons séjourné deux semaines à Paris. Deux semaines passées à regarder CNN, TF1, Antenne 2, FR3 et les Inconnus, à visiter quelques musées et au téléphone avec mon Père.

A notre retour, nous nous aperçûmes que nous avions un peu exagéré sur le stock d’eau et sur le ruban adhésif. Les vitres et les fenêtres en portent encore des traces collantes.
Disons que c’est comme un réflexe…

La guerre nous poursuit encore. Toutefois, nous ne nous demandons plus à quand la fin, mais plutôt à quand la prochaine.

vendredi 4 septembre 2009

Francis & Philip in Leb


Leur dernière mission a tourné au fiasco... Abou Olrik était redoutable.

mardi 26 mai 2009

vendredi 8 mai 2009

Déclinaisons


Samandal


Géniale initiative artistique dans le domaine de la BD.

Samandal est un recueil de bandes dessinées édité mensuellement à Beyrouth et en trois langues.

A lire et à faire lire.

Et pour les plus talentueux et les dessinateurs du dimanche, il est même possible d'y participer en envoyant ses dessins.

A bon entendeur, Samandal !

V

Eté 1992. Dimanche après-midi à Achrafié.

Nonna nous a encore préparé de délicieux mets dont elle a le secret.

Nous sommes tous réunis autour de la table et chacun est à sa place habituelle. Mon Père est à côté de Nonno qui est en tête de table. Moi à côté de ma mère. La chaise de Nonna est en revanche souvent vide pendant le repas tant elle se lève pour aller en cuisine.

Nonna me sert toujours deux cuillerées de plus si bien que je dois me forcer malgré le régal à terminer mon assiette. A la fin du repas et après les fruits, les hommes commencent à somnoler et à piquer du nez. L'arack y est certainement pour quelque chose pendant les discussions politiques dominées par les premières élections législatives depuis la fin de la guerre… et leur boycott.

Mon grand-père sort sa pipe et sa tabatière pleine de "bon tabac". Je l’observe d’abord la nettoyer à l’aide d’un cure-pipe puis la remplir à l’aide de ses beaux doigts blancs. Il le faisait les yeux fermés. Puis le salon ne tardait pas à s’imprégner de cette fumée à l’odeur si agréable presque vanillée. Aujourd’hui encore, cette odeur imprègne toutes les pièces de l’appartement de mes grands-parents.

Pap quant à lui s'endort sur le canapé du salon tandis que les dames en cuisine, jeunes et moins jeunes, font la vaisselle et se racontent leurs histoires de dames...

Pendant ce temps, moi, je commençais sérieusement à m’emmerder.

Les émissions télévisées dominicales libanaises étaient sans grand intérêt. La MTV retransmettait en direct quotidiennement à 14 heures le pseudo Journal Télévisé de Jean-Pierre Pernaut. La C33, chaîne soeur de la LBC totalement francophone n'existait déjà plus. Ayrton Senna triomphait encore sur les écrans de la LBC retransmettant le Grand Prix de Formule 1 du week-end. D'autres chaînes aujourd'hui disparues repassaient en boucle des émissions de télé-achat.

Je m’ennuyais. Dehors des sirènes de voitures perturbaient de temps à autre le calme beyrouthin.

Et puis soudain, un concert de klaxon se rapprocha. Un mariage me dis-je ; comme tous les dimanches.

J’accours néanmoins vers le balcon.

Le convoi se rapproche toujours aussi bruyant mais je ne le vois pas encore. Il doit être au niveau du mythique Hôtel Alexandre.

Les voisins des immeubles alentours sont également sur leur balcon et attendent également qu’apparaisse au tournant le convoi.

Ma grand-mère me rejoint sur le balcon lorsque apparaît enfin l’objet de notre curiosité. Un long cortège d’une trentaine de voitures roule doucement. De jeunes étudiants sont sur leurs capots et à leurs fenêtres brandissant notre drapeau. Ils sont jeunes et beaux. Celui en tête du cortège brandit le portrait d’un militaire en tenue de combat qui s’opposât à l’occupant.

Il me voit, me fixe et me fait signe. Je lui réponds en faisant un « V » distinctif avec un petit sourire de fierté et d’innocence.

Mon premier geste résistant. A ce moment précis, je sentis comme une montée d'adrénaline et une nervosité agréable s'emparant de tous mes membres. Sans le savoir, je vais épouser longtemps un courant et une cause, même si mon geste demeurre insignifiant face aux actions menées par ces résistants et ayant entraîné des répressions physiques et morales.

Ma grand-mère qui se trouva sur le balcon me prit dans ses bras comme pour me protéger ou empêcher que l’on ne voie mon geste.

« Attention ! Et si on te voyait ! C’est dangereux de faire ça »

Je ne voyais pas en quoi un geste de rien du tout fait par un petit feuss[1] comme moi puisse m’attirer des ennuis.

Lorsque le convoi finit de remonter la rue, il fut stoppé par une patrouille de l’armée. Il ne fallait plus trop rester sur le balcon à cet instant.

Peut-être ont-ils simplement été arrêtés puis relâchés. Ou non.

Ces jeunes militants défilaient pour protester contre la tenue d’élections alors que le pays était occupé. Le mot d’ordre dans le camp chrétien était le boycott de ces élections. Il était inconcevable de voter à l’ombre des baïonnettes pour des collabos.

La posture de ces militants était brave, courageuse, presque romantique. Leur slogan est devenu celui du Liban.

Ils n’avaient pas peur. Celui-ci reviendra. Celui-ci sortira. La victoire serait au bout du tunnel.

Je ne pense pas m'être trompé.
Aujourd’hui, je me demande simplement de quelle victoire parlaient-ils ?




[1] Un petit pet, un petit gamin

mardi 28 avril 2009

Le Nouveau Monde

Je suis arrivé dans le Nouveau Monde il y a quelques mois et celui-ci ne m’inspire guère.

D’où certainement le silence de ce blog depuis quelques longues semaines.

Le Nouveau Monde ne crée rien. Il reprend et recrache.

Il vend du rêve de mauvais goût, des immeubles de mauvaise finition et des îles artificielles éphémères aux formes peu originales.

A l’aube, des bus blancs de marque Tata déposent les travailleurs Indiens et Pakistanais sur leur lieu de travail et oeuvrent pour la grandeur du dieu Emaar dont les drapeaux flottent sur toutes les artères de la ville.

Malgré l’existence de plus de 200 nationalités sur son sol, les étrangers ne se parlent pas, les cultures ne dialoguent pas et la société n’existe pas.

Aujourd’hui le Nouveau Monde a atteint son apogée. Ses détracteurs jadis envieux se frottent les mains et se réjouissent de sa chute brutale et inattendue.

« De toute façon, cette place et ce rayonnement ne lui revenait pas ; c’est nous qui devions être à sa place… »

C’est bon. La relève est assurée. Des idiots en dehors de ses frontières sont donc prêts à reprendre le flambeau.

Ouf. J’ai hâte de voir un cèdre au large de Damour.

lundi 9 mars 2009

Baabda

Lorsque je suis de retour chez mes parents, je ne peux m'empêcher de farfouiller dans la bibliothèque ou dans les armoires poussiérieuses du débarras.


Ma dernière redécouverte fut une de ces vieilles cassettes "du siècle dernier". Une simple étiquette, portant l'écriture de ma Mère, mentionnait "Baabda".


J'en connaissais parfaitement le contenu pour l'avoir visionnée des dizaines de fois.


C'était une de ces cassettes que les Libanais se passaient "sous le manteau", d'une qualité médiocre car maintes fois enregistrées et réenregistrées.


Les clips musicaux et chansons patriotiques d'artistes libanais abusant du synthé en vogue dans les années 80 se suivent et se ressemblent. Ils sont à la gloire de l'Armée Libanaise et d'un seul homme.


On y trouve des reportages sur la jeunesse militante, pleine d'espoir et avide de paix; sur un rassemblement où les Libanais venus en famille camperont des semaines à portée de canons étrangers pointés sur la "colline de la liberté".


On y voit des parlementaires Français et Européens venus exprimer leur solidarité. Poètes, journalistes, avocats, médecins ou religieux se bousculent à la tribune pour haranguer la foule résistante.


La suite, nous la connaissons.


L'épilogue de cette aventure se joue peut-être aujourd'hui.


Mon Père observe mon manège en m'interpelle:


"Tu comptes descendre voter pour les législatives?"


A quoi bon me dis-je.


"Ce sont les élections de la dernière chance!"


Nous aimons beaucoup cet épithète au Liban. Dernière chance. Dernière guerre. Dernier rampart. Dernier homme. Dernier président. Dernières élections.


En 2005, je ne le savais pas encore, mais c'était la dernière fois que je visionnais "Baabda".

dimanche 25 janvier 2009

Achtung!

Ceci n'est pas un blog politique.

On n'a jamais parlé de politique au Liban.

On parle seulement de pouvoir.

samedi 24 janvier 2009

Le Beyrouth de Pap

Chaque fois que je reviens chez mes parents apres une longue absence, je prends au hasard un des livres dans la bibliotheque du salon; en realité, il s'agit très souvent du même: "Le Beyrouth des Années 30".

Un recueil de photographies en noir et blanc du Beyrouth d'antan. Beyrouth y apparait comme une ville-jardin, calme et sereinement orientale. Il y a comme un peu de Paris et de Byzance dans les couleurs, les personnes et les vêtements.

Je m'amuse à tourner et retourner les pages; je m'attarde sur certaines photographies et y scrute les moindres détails: un bonhomme en tarbouche que je n'avais jamais remarqué auparavant page 22, un policier qui semble regarder l'objectif du photographe rue Foch page 31, un homme appuyé sur la "drabzine"d'un balcon page 69...

Pour moi chaque page est un voyage à travers le temps, et pour mon pere un souvenir.

Il nous servit un verre d'arack, s'assit a cote de moi et mit ces petites lunettes.

"Kess Ekhta... comme c'est dommage... regarde comme la Montagne était verte. Il n'y avait rien...

"La banque était ici, tu tournais à gauche en descendant la rue Allenby... en arrivant de la place de l'Etoile...

"Tu vois ce modeste dekkène a cote de la Baladié, c'etait le premier Marroush... il a commence dans cette toute petite échoppe avant de réussir. J'y avais emmené ta Mère lorsque nous étions jeunes fiancés...

"Tu reconnais? C'est l'Eglise des Capucins... je te ressers un arack?" - " Biensur Pap!"

"Yih.. l'Université Americaine! Il y avait un vendeur de jeans Levi's la-bas, rue Bliss... Hassouni Sport, il s'appelait... ils coutaient 20 Livres Libanaises à l'époque... c'etait le seul en ville...

"Tu vois ce restaurant en bord de mer, j'y étais allé avec Nadim et Alexandre... il y avait une boîte de nuit, style cabaret et s'appelait Kit-Kat... comme le chocolat! L'entrée était à 6 Livres Libanaises... c'etait bien avant la guerre...

"Ce restaurant-là aussi... le mezzé avec 21 plats était à 7 Livres Libanaises... chou ken tayyeb!"

"Ah! Si tu prends cette Tal3a à droite pour aller aux Caves du Roy... nos meilleures soirées avec ta Mère!

"Chou heide? Je ne reconnais pas... Ya3né, on aurait pu faire un effort pour mieux préserver... mais bon, la guerre est aussi passée par là...

"Tu vois, tout ça... c'était la France...

"Tu vois comme il a changé le Saint-Georges... tout ca, ca n'existe plus... et puis ils ont gagné sur la mer... tu continues par là sur l'Avenue des Francais...

"Cela doit être le port militaire... tu vois Achrafieh derrière...

"Regarde la Montagne... lorsque je revenais de voyage et qu'on déjeunait chez Téta, je m'asseyais à la table à manger face à la fenêtre de sorte à pouvoir regarder la Montagne... ma vue n'avait pas de limite... la Montagne était comme dans cette photo...

"Et je me sentais alors de retour au pays et à la maison".

mardi 20 janvier 2009

"Pourquoi n'avons nous pas eu une vie normale ?"

Je repartais... une fois de plus.

Je suis l'émigré qui repart, qui parle mal Libanais et qui vient de "dehors".

Je parle presque Libanais avec un accent de tapette mais finalement je m'en tape.

Mes phrases sont parfois toutes faites, elles sont un mauvais dosage de français, d'arabe et d'anglais, si bien qu'on me dit que je parle comme un Arménien.

La première fois qu'on m'a dit cela, c'était pour acheter deux bouteilles d'eau chez un épicier en bas du bloc A de Tababababarja Beach.

"Marhaba, bendé tneine anninét may..." ; il ne m'avait pas raté ce con.

Si le Liban avait eu un autre destin, nos vies auraient été sans doute différentes et je parlerais couramment arabe.

"Pourquoi n'avons nous pas eu une vie normale?" m'a dit un jour la mère de mon meilleur ami...

C'est vrai. Pourquoi ?

mardi 30 décembre 2008

Leçon de franbanais - ou choses et d'autres entendues ou dites

"Fais toi voir!"... toi aussi va te faire voir.

"Hi! Kifak? Ca va?"... ai-je le choix de la langue?

"Un pepsi s'il vous plait" - "Avec un chalumeau?"... mmm, non, simplement un verre.

"yiii, comme tu as grossi"... euh, merci.

"Tu te payes de ma tête?"

"On quitte dans cinq minutes."

"Je rentre sous la douche."

"Je vais au salon de coiffure pour un coup de peigne."

"Joyeux Noël!"- "Pareillement"

"L'été, je monte estiver à Baabdate"... je veux juste signaler que le terme "estiver" signifie mettre les bêtes pendant l'été dans un pâturage... si, si...

"Tu conduis vitesse ou automatique?"

"Bienvenue à Beyrouth, la température extérieure est 28 centigrades"... et en Celsius?

lundi 29 décembre 2008

Il est cinq heures

Dimanche 28 Décembre
J'ai passé ma dernière soirée en famille comme à chaque veille de départ.
En rentrant, ma valise n'était toujours pas faite. "Pfff... fait chier."
Je la termine assez rapidement puis me glisse dans mon lit espérant trouver un peu de repos. Je me lèverai dans un peu plus d'une heure.
Je n'arrive pas à dormir.
Une voiture passe en bas de mon immeuble et klaxonne. A qui peut-il bien klaxonner à une heure pareille? Cela doit être un taxi.
Je ne dors toujours pas.
J'entends un avion passer au dessus de Beyrouth. MEA? Air France? Mig 29?
Putain... je ne dors toujours pas et je commence à m'ennuyer.
Des éclats de voix au bout de la rue. Des pas chez les voisins du dessus.
Mon réveil sonne enfin. Je ne sais même pas si j'ai réussi à dormir. Ma mère s'assure que je me suis bien réveillé. Mon avion est à 8 heures du mat. A cette heure-ci au moins, je suis encore mal réveillé donc moins en proie à l'émotion du départ. J'ai néanmoins la gorge un peu nouée.
J'embrasse mes parents et les serre fort. Le taxi est arrivé; ma mère descend avec moi sous le regard de mon père qui nous regarde du balcon.
Le taxi démarre aux premières lueurs du jour.
En certains quartiers, l'électricité est coupée et les rues sont plongées dans l'obscurité. Les arbres me paraissent bien taillés. Il y en a donc encore.
Il n'y a ni voiture qui klaxonne ou flic qui siffle intempestivement aux carrefours. L'air est frais et respirable. Pas le moindre bruit hormis le doux gazouillis des oiseaux qui se réveillent avec les premiers rayons du soleil.
Beyrouth dévoile enfin ses mille senteurs.
Saint-Louis, la Hekmeh, Sofil-Sursock, Saint-Nicolas, Charles Malek, Tabaris, le Ring, le Balad, Mar Elias, Msaytbeh, Dahyié... Je suis arrivé en moins de dix minutes.
Dix minutes de calme et de quiétude.
Il est cinq heures du mat et je pars pour Paris. Mais Beyrouth me surprend encore.

Last Day

Samedi 27 Décembre
Le départ approche, une fois de plus.
Comme tous les ans, au terme de mon séjour, je me réveille avec une petite boule au bide. C'est le dernier jour; le soleil est enfin revenu au-dessus de Beyrouth.
J'ai fait une liste des derniers achats à faire, pour moi ou mes amis. Il faut néanmoins toujours prévoir dans sa valise de la place pour les affaires que ma mère m'oblige à emporter.
Il faut profiter de chaque seconde et chaque minute; avec ma famille, mes parents, mes frangins ou neveux.
Et de Beyrouth aussi... malgré tous ses défauts, les incivilités et ses enrageants embouteillages.

samedi 27 décembre 2008

Just Walk

Je préfère me servir de mes pieds pour marcher plutôt qu'appuyer sur des pédales de voiture.
Les trottoirs de Beyrouth sont certes assez étroits ou parfois inexistants et, bien entendu, les larges trottoirs sont réservés aux 4x4.


Mais rien de mieux qu'un petit "mouchoir" (promenade) dans les rues de Beyrouth pour s'apercevoir de la menace qui pèse sur cette ville. On en ressort parfois plus énervé qu'oxygéné par ce que l'on voit.

Le Beyrouthin "homo automobilis" semble s'en taper, il ne regarde plus tellement sa ville. Il ne prend plus la peine de marcher pour la (re)découvrir. Les belles vieilles demeures disparaissent une à une sans qu'il ne s'en émeuve puisqu'elles ne sont sans doute pas sur son trajet.

La protection du patrimoine ou de l'environnement n'est pas une priorité. En ce moment, c'est plutôt les cadeaux de Noël ou les discussions politiques futiles... et puis après on verra ce qu'il en reste pour commencer à s'alarmer.


mercredi 24 décembre 2008

Joyeux Pareillement!

- Joyeux Noël!

- Pareillement!

Drôle d'expression. Il parait que cela se dit également en Belgique entre deux Duvels.

D'autres leçons de franbanais du moment suivront...

mardi 23 décembre 2008

Prison Break

Aujourd'hui, je ne sais pas quelle mouche nous a piqué... nous sommes allés à Byblos. On étouffe à Beyrouth pendant les fêtes.

Une heure après le départ - donc aux alentours du Forum de Beyrouth, environ 1 km à vol d'oiseau de chez moi - nous réalisions notre erreur.

L'excursion est vite devenue une expédition: embouteillage, pollution, camions sauvages, embouteillages, travaux, pluie, EMBOUTEILLAGES...

A l'arrivée, les éléments se sont déchainés sur nos gueules.

Beyrouth n'allait pas nous laisser fuir comme ça... la salope!

lundi 22 décembre 2008

vroum vroum

Bloqué dans les embouteillages pour faire à tout casser 500 mètres. Je cherche des raccourcis connus de tous.
Je décide de me faire justicier et de faire rebrousser chemin aux gros bras venant en sens interdit. N'ayant pas ma cape rouge, j'abandonne assez vite face à un Hummer.
J'ai l'impression de faire tous les jours le même trajet et de passer mes vacances en voiture.
Le centre-ville est bien joli mais terriblement vide, et les immeubles toujours autant inhabités. Il ne manque plus que Mickey et Donald.
Je passe dans le coin du musée Sursock et m'aperçois qu'il y a de gros travaux au pied de la belle bâtisse en pierre blanche qui ne semble plus accessible.
Un immeuble au style sans style germera sûrement à côté de celle-ci.
Une panneau de signalisation indique que je me trouve dans un "Quartier à caractère traditionnel"...
Mon cul oui.

Christmas Hits 1985 Compilation

Burn that fucking tape... et le charriot de Geryos taxi qui va avec.

dimanche 21 décembre 2008

On the other side

Vendredi dernier, j'étais à l'aéroport.


Les Libanais de la diaspora affluent de partout. Je suis dans le terminal d'arrivée; mais je suis cette fois de l'autre côté de la barrière, parmi la marée humaine.

On dirait que deux ou trois peuples différents se croisent, se jaugent et s'observent. On entend parler Arabe, Anglais et Français dans le terminal d'arrivée. Des familles entières viennent accueillir leurs proches de retour au pays.
Soudain, une coupure de courant. Toutefois, l'Aéroport International Rafik Hariri de Beyrouth est doté d'un super-générateur ultra-performant se déclenchant aussitôt que l'électricité de la "daoulé" (l'Etat) ultra-défaillante soit partie.
Les gens s'aggultinent à la barrière, bousculent sans s'excuser et fument au mépris de l'interdiction et d'un gendarme ravi de les imiter. Quel est l'exemple pour qui?
En attendant d'apercevoir leurs proches, les badauds commentent les styles vestimentaires et capilaires des passagers qui débarquent. "Choufé haidé" ou "choufi haida" (regarde-moi celui-ci ou celui-là).
Il y a toujours un concierge qui sommeille en nous.
Ah les voilà!
"Hamdellah 3a salemeh!"

samedi 20 décembre 2008

Observation n°1

Arrivée à l'A.I.B. 14h30 par Air France.

Boieng 777-340 archi plein et légèrement botoxé.

Aux douanes, je trouve toujours le moyen de choisir la file d'attente la plus lente.

J'observe la ligne jaune et ceux qui ne la respectent pas. Je suis dans la file des "étrangers". A la voir, on croirait que le Liban est devenue la destination à la mode des vacances de fin d'année, au même titre que des destinations paradisiaques de l'hémisphère sud.

Pourtant, les touristes sont Libanais.

Je sors et sens une cinquantaine de paire d'yeux me scruter de la tête au pied. Etrange sensation.

Malgré la marée humaine, je distingue rapidement mes parents venus me chercher.

Un bordel agréable en guise de bienvenue et sur le trottoir les premières odeurs.

Live from Beyrouth

Je suis au Liban depuis deux jours, après une année d'absence.

Aussi bizarre que cela puisse paraitre, je ne suis pas dans le souvenir mais dans le présent. Et j'observe; ce qui a changé, ce qui ne changera jamais.

Un des meilleurs endroits pour observer: mon balcon; je peux y passer des heures. Il y a près de vingt degrés de différence avec Paris et il n'est pas nécessaire de "couvrir sur sa poitrine..."

Dans les prochains jours, je posterai des impressions plus ou moins courtes plutôt que de longs récits. En effet, je suis tellement au coeur d'un certain chaos que je ne puis prendre suffisamment de recul.

Cela fait du bien, un peu d'air frais et une manouché le matin...

dimanche 9 novembre 2008

L'épée de Farraj

L'été est propice aux obligations familiales dominicales...

Ces obligations duraient le temps d'une matinée, d'une après-midi ou d'une journée entière. Nous allions visiter des cousins de degrés lointains dont on se souvenait vaguement du nom ou des arrière-grands-oncles dans un village reculé de la Montagne.

Certaines de ces journées étaient ennuyeuses pour l'enfant que j'étais, voire même pour les adultes quelquefois. D'autres journées néanmoins m'ont profondément marquées.

"Si tu es sage, me disais ma mère, il te montrera son épée." Je n’étais pas un enfant particulièrement dissipé, ni même franchement turbulent. Disons que ma mère avait trouvé une motivation à l’une de ces visites familiales.

Il s'agissait de Jeddo Farraj, mon arrière-grand-père maternel.

Avant ce fameux jour, je ne le connaissais qu'au travers de photographies en noir et blanc chez mes grands-parents. Il y est en costume d'apparat, portant un uniforme et une épée.

Farraj n'était pas un militaire mais un proche du Cardinal Gabriel Tappouni, archevêque d'Alep devenu plus tard patriarche de l'Eglise catholique syriaque. Il était en quelque sorte le bras droit de ce dernier et son homme de confiance ainsi que Chevalier de l'Ordre de Malte.

Ma mère m'expliquait donc que j'allais rencontrer un chevalier!

Farraj habitait dans le secteur du Musée de Beyrouth. Malgré la guerre et la proximité de la "Ligne Verte", jamais il n'accepta de partir. Sans doute en avait-il vu d'autres.

"C'est mon petit dernier, Jeddo" dit ma mère à son grand-père quand vint le tour de me présenter après mon frère et mes soeurs.

La famille maternelle était présente ce jour-là. Les meubles du salon étaient beaux et anciens. Quelques décorations de Farraj ornaient les murs de l'appartement, ainsi que des portraits.
Nous buvions de rafraîchissants Jellab et je dégustais pour la première fois des marzipans.

Il était assis dans un fauteuil et un sourire illuminait son beau visage; celui des personnes âgées ravies d'être entourées par les siens et sa descendance.

Il était néanmoins bien fatigué.

"Habibi, il te montrera son épée une prochaine fois" me dit ma mère. J'avais été pourtant bien sage...

Mon arrière-grand-père avait fui les massacres des chrétiens de Mardin, dans le Sud-est de l'Anatolie. En 1915, l'Empire Ottoman décida de déporter et massacrer les Arméniens et les hommes d'autres minorités chrétiennes de rite chaldéen, syriaque ou protestant. Les hommes étant principalement menacés, il réussit à s'enfuir à dos de chameau déguisé en femme jusqu'en Syrie et s'établit plus tard au Liban.

Au cours de cette après-midi, Jeddo Farraj s'éclipsa un court instant. Puis il revint, se plaça au centre de la pièce pour être entouré de tous les convives et brandit enfin son épée sous les applaudissements.

Il y avait dans son regard une intensité et du courage. Il puisa dans ses forces pour lever le lourd sabre au dessus de sa tête.

Je me souviendrai toujours de son regard. Certes, j’étais beaucoup trop petit pour lui parler ou comprendre certaines choses. Je souhaitais simplement qu’il me raconte des histoires de chevalier ou qu’il me laisse jouer avec son épée. Je revois toutefois encore son regard et cette intensité que je ne pouvais expliquer du haut de mes cinq ans.

Les mois passèrent, quelques années peut-être. Je demandais innocemment à ma mère qu'était devenu Jeddo Farraj et s’il se portait bien. Elle m'annonça très surprise qu'il nous avait quitté et qu'il reposait désormais en paix.

La nouvelle me secoua et j'en voulus à mes parents de me l'avoir caché. Sans doute avaient-ils pensé que je ne me souviendrais plus de lui, vu mon très jeune âge et le sien très avancé.

Il me laissa très vite un souvenir indélébile, même si je n’étais pas encore en âge de comprendre l’héritage de cet homme.

Celui d’un véritable Levantin au destin formidable, témoin de l’histoire tourmentée de cette partie du monde au début du siècle dernier ; témoin de la folie des hommes à la fin de celui-ci.

Celui d’un Levantin à un autre.

dimanche 26 octobre 2008

Salle Obscure

Il y a quelques semaines, face au tapage médiatique et aux "Quoi? T'as pas vu Valse avec Béchir" je me suis décidé à aller voir au cinéma le film en question, non sans avoir, il est vrai, un certain a priori totalement subjectif à juste titre.

Le film étant sorti depuis quelques mois, seule une dizaine de cinémas parisiens projetait encore le film d'Ari Folman.
Je me retrouve au cinéma Lincoln près des Champs-Elysées dans une belle salle de projection aux sièges rouges... seul dans la salle, ajoutant une sorte de solennité à ce moment de cinéma où je m'attendais à en prendre pour mon grade.

"Merde, me dis-je"
Le film a commencé. Je suis toujours seul dans la salle et personne d'autre ne viendra.

Esthétiquement, il s'agit d'un très beau film. La musique y est également sublime. Le film vu en version originale me permet de découvrir une belle langue ressuscitée, cousine de l'Arabe.
Il s'agit, à mon sens, d'un film portant beaucoup plus sur la société israélienne et de sa jeunesse face à la guerre. En gros, voila des gosses de 18 - 20 ans qui se retouvent au front sans trop savoir pour quelles raisons, partant presque la fleur au fusil à la guerre.
C'est un film sur la mémoire, ou sur l'oubli. Pour certains, il marque la fin de l'innocence Israélienne face aux massacres de Sabra et Chatila... pour ne pas lâcher le mot "complicité".
Dans un premier temps, je sortis de la salle obscure presque abasourdi par le film et content d'en avoir eu pour mon argent.
Et puis, j'ai pris un peu plus de recul... et cela m'a paru trop facile. Facile de dire qu'on ne savait pas, qu'on ne voyait pas, que les soldats de Tsahal n'étaient pas au courant, qu'il faisait nuit, que certaines choses étaient bizarres, qu'on a oublié, ou qu'on ne veut pas se souvenir.
Cela m'a également paru dangereux face à une opinion publique ignorant l'Histoire, encline à de rapides raccourcis et s'étonnant que la Palme d'Or à Cannes lui ait échappé.
Pourquoi seuls les autres doivent-ils supporter la responsabilité de ce massacre, la honte et la culpabilité? Pourquoi n'ont-ils jamais été tenus responsables par le reste du monde?
Il ne s'agissait pas du fait d'un seul homme, mais de toute une armée d'occupation venue nettoyer une terre et des hommes.
Une armée toujours occupante et un homme qui devint plus tard Premier Ministre, dans l'ouli général de ces hauts faits d'arme visiblement...
Sabra et Chatila n'empêcha pas Jénine ou Cana. Alors à quand un film sur Jénine et Cana?
La voici la responsabilité israélienne. Elle a constamment été vécue par procuration.
Et puis, je suis allé voir un film Palestinien: "Le Sel de la Mer", financé par la terre entière sauf par des fonds de "voisinage".

Je n'étais pas seul dans la salle.
Le film retrace le voyage d'une jeune femme palestinienne née aux Etats-Unis à la recherche de ses racines.

Dès son arrivée à l'aéroport de Tel-Aviv, les douanières blondes aux yeux clairs lui font ressentir qu'une brune à la peau mate et au nom arabe n'a rien à faire ici, malgré son passeport Américain.
Les check-points, les bouclages de territoire, les fouilles au corps, l'honteux mur "anti-terroriste", les couvre-feux... l'appartheid.

Il ne s'agit pas de clichés mais d'une réalité que l'on veut cacher, dont on ne parle plus ou avec une sémantique journalistique qui n'interpelle plus car devenue banale.

Il s'agit d'un film simple, montrant la vie quotidienne des Palestiniens à travers le voyage d'une femme sur la trace de sa maison familiale à Jaffa, dont même le nom n'existe plus.

Ce n'est pas un film triste, mais plein d'espoir et de nostalgie. Il y a de la colère sans haine, de la sincérité sans hypocrisie. De l'humanité et de la révolte.
Il ne s'agit pas d'un film sur la mémoire palestinienne. Il est difficile pour les Palestiniens de regarder le passé puisque le passé c'est encore le présent; que les massacres, les humiliations et les frustrations continuent.
Voilà pourquoi un film sur la mémoire israélienne des massacres de Sabra et Chatila me parait trop facile.
Parce que l'histoire de la Palestine ne se réduit pas seulement à Sabra et Chatila.